Perspectives de la multimodalité

par J.P Longavesne Professeur Université Paris XI

 

Lors des précédents séminaires, notamment celui portant sur " Les correspondances, de Baudelaire à Calvino " on a montré que l'idée des correspondances sensibles qui va révolutionner l'expression poétique du XIX siècle que ce soit au travers des oeuvres de Rimbaud, Mallarmé,...mettait en scène non seulement une vision mystique du monde, que ce soit au travers d'Elévation ou des Notes Nouvelles sur Edgar Poe écrites en 1857

" C'est cette admirable, cet immortel instinct du Beau qui nous fait considérer la terre et ses spectacles comme un aperçu, comme une correspondance du ciel "

mais également préfigurait des développements scientifiques du début du XXème siècle, comme des mises en relation du réel et du virtuel que nous découvrons en cette fin de siècle. Les fenêtres de Mallarmé sont autant de fenêtres ouvertes sur ces nouveaux et indicibles Paysages, qui à l'instar d'Alice, nous invitent à en franchir le seuil.

Ce principe de correspondance, nous le retrouvons dans la physique du début du XX ème Siècle, au cours des années 1912 /1913, au travers des travaux du physicien Niels Bohr, principe qui guida toute sa démarche heuristique et qui indique comment passer d'un système macroscopique à un système microscopique, d'un système planétaire au système atomique, des ellipses de Képler aux orbites électroniques, de la mécanique classique Newtonienne à la mécanique quantique à venir, bien que celle-ci, suite aux travaux de Stark, Zeemann, Sommerfeld, nécessita la mise en oeuvre d'autres principes; comme ceux : d'exclusion de Pauli, d'incertitude d'Heinsenberg et de la thermodynamique quantique......permettant l'élaboration de concepts nouveaux, où relativisme, indétermination, logique flou, permettent d'appréhender le réel différemment, comme actualisation d'un virtuel potentiel.

Il en va de même dans les domaines de la création artistique, plastique où la logique des correspondances du XIX ème Siècle est bien vivante. La pensée classique sur ce point relayée par le romantisme du XIXème siècle avait solidement arrimée la conception de l'art à ce qu'elle tenait pour l'intime secret de l'artiste. Pendant plus de deux siècles, l'occident n'a cessé d' écrire l'histoire de l'art comme celle d'un progrès dans l'exactitude de la représentation. Notre siècle découvre qu' il s'agissait d'un leurre philosophique.......S'il est habituel de présenter le XXème siècle artistique comme l'ère des ruptures epistémologiques, des métamorphoses, il apparaît néanmoins que les artistes n'ont cessé tout au long de cette période, de renouer des liens rompus depuis longtemps, entre artiste et savant,artiste et technicien. On a en effet beaucoup rêvé, au XXème siècle, des grandes synthèses. De Tatlin qui prépare la fusion des arts et de la technologie, de l'art et de la vie, à Duchamp dont l'age d'or est celui de la réunion des sexes dans l'androgynat, à Fontana dont le Manifeste blanc conçoit " La synthèse comme une addition physique : son, mouvement, temps, espace, intégrant une unité physico-psychique....." au travers des canaux sensoriels, au travers de la multimodalité. Ainsi, fusion , synthèse des arts, Fluxus......vont traverser l'histoire du début de ce siècle. Duchamp s'en est pris à la peinture rétinienne. Sa descendance cesse de privilégier le regard et utilise des procédés techniques élaborés pour réveiller les sens endormis de celui qui visite un musée : l'ouie, le toucher, la perception du chaud et du froid. C'est dans ce contexte que Robert Rauschenberg présentait son environnement Oracle en 1965. Les cinq sculptures juxtaposées sont chacune émettrice d'un canal radio différent; puis Soundings en 1968 . Avec Soundings, il fallait brusquement faire du tapage, parler fort ou frapper dans ses mains, pour déclencher l'apparition d'un mur lumineux en plexiglass, traversé d'une volée de chaises.Ces quelques descriptions confirment la tendance de plasticiens modernes en faveur de ce qui met au défi leur pratique : l'invisible et l'intéractivité sensorielles. Leurs oeuvres nous plongent dans la multimodalité, ce qu 'Edmond Couchot nous expliquera par la suite au travers de démarches actuelles entreprises par certains artistes dans le domaine des arts numériques. Ces arts numériques qui par leur logique interne poussent à l'extrême, l'efficacité esthétique de ces créations en intégrant la simulation du réel . La simulation du réel, voilà l'un des enjeux du XXIème siècle, comme correspondance nouvelle, liant le réel au virtuel. Les recherches actuelles dans le domaine du traitement de l'information mettent en question certes la fable réaliste, indiquant bien sur quelles bases poser dans une perspective résolument non Aristotélicienne, la question de l'art, mais également posent la question de la nature des nouveaux concepts émergents, comme ceux de multimodalités. Ces nouveaux principes de correspondances communicationnelles instaurent de nouveaux modèles génériques du dialogue homme/machine comme interfaces logiques, physiques et biologiques.Ainsi, l'on retiendra de l'histoire littéraire et scientifique de la fin du XIX et début du XX ème siècle, pour plagier Baudelaire en le réactualisant :

" C'est cette admirable, cet immortel instinct du Beau, des harmonies, cette soif de connaissances qui nous font considérer le réel et ses représentations, comme une simulation, comme une correspondance du réel au virtuel, de la terre au ciel "