Dernière analogie avant le digital
Jean Paul Fargier Les Cahiers du Cinéma n° 341- novembre 1982
A propos de " Allan and Allen's complaint " de NamJune Paik et Shigeko Kubota.
... aujourd'hui l'art, avec la vidéo digitale, on arrive au stade
ultime de la Reproduction (que même Walter Beniamin n'avait osé
prévoir). Donc à une nouvelle et décisive conscience
de soi.
Le digital, stade ultime des techniques de reproduction artistique. Après
la photo, le cinéma, la vidéo analogique, que rêver
de mieux ? Le digital, c'est l'équivalent en électronique
de la formule alchimique de l'or. C'est la fin de la perte, supposée
ou réelle, symbolique ou visible, qu'implique nécessairement
tout processus de reproduction d'une image. Avec le digital disparait cette
mince différence qui subsistait encore entre original et copie.
Or, I'on sait à quel point cette différence est importante
non seulement sur le marché mais aussi dans la philosophie de l'art.
L'image électronique est constituée de points (disposés
sur des lignes) dont la définition (la valeur) est obtenue par un
codage qui peut revêtir au moins deux formes: le codage analogique
et le codage digital. Le codoge analogique établit comme son nom
l'indique, une analogie entre une quantité x de lumière et
une quantité x' d'électricité (à la prise de
vue), une quantité x' d'électricité et une quantité
x de lumière (à la diffusion). L'une des caractéristiques
du signal analogique est qu'il ne se copie pas sans perte (plus ou moins
légère) de définition. Plus on le copie plus on multiplie
les générations, plus on s'éloigne de l'original (copie
de copie, copie de copie de copie, copie de copie de copie, etc.) et plus
il se détériore. C'est une faiblesse très gênante
pour les trucages qui exigent souvent un grand nombre de passages pour
addition successive d'effets. De cette faiblesse qui gêne surtout
les techniciens de la diffusion hertzienne dont les critères de
qualité ne souffrent aucun défaut, les artistes vidéo
ont su tirer avantage en jouant sur l'étiolement, I'appauvrissement,
la raréfaction, I'instabilité du signal (équivalent
électronique du flou artistique et des effets de grain de l'image
chimique).
Le codage digital, lui, attribue une valeur numérique (combinaison
de zéro et de un) à chaque point de l'image.
Du coup, cette définition peut-être mise en mémoire, enregistrée, puis restituée intacte, copiée, recopiée sans perte de définition. Elle restera toujours egale à elle-même, puisqu' il s'agit à chaque fois de transmettre seulement des chiffres (intangibles, identiques) et non plus des analogies maténelles donc vivantes donc dégradables. Pratiquement la digitalisation de l'image entraine la disparition de toute différence entre original et copie. A support égal, la copie peut être considérée comme le clone parfait de l'original. Théoriquement, philosophiquement, symboliquement, comme on voudra, cette disparition (dont il ne s'agit pas d'ignorer ou de dédaigner les immenses avantages qu'elle apporte dans le domaine de la post-production) n'est pas sans conséquences, disons idélologiques. Derrière elle se profile une autre clonisation: celle du monde et de sa représentaion, celle de l'image et du réel.D'où l'importance décisive, cruciale, du double. Le Double est le contraire du Clone. Car enfin, qu'est-ce qui fascine dans un phénomène de doubles, dans le Double, dans un double ? Ce n'est pas finalement tout ce qui se redouble se repète, d'un terme a l'autre, mais qu'il y ait en définitive, malgré tant de points identiques, de traits communs, deux termes. Qu' y reste, au bout du compte, deux entités distinctes, séparées, séparables, singulières, deux entités uniques. Qu'il y ait donc du " deux " plutôt que du UN. De l'unique multiplié là où l'on attendait, là où l'on ne voyait, que du même divisé. C'est par là que la problématique du double débouche sur l'infini. C'est par là qu'on s'apercoit que les artistes obsédés par le double jusqu'à en faire, comme Paik, comme Joyce, un procédé créateur, un procédé susceptible de pouvoir contourner, renverser, inverser, dépasser, pulvériser le destin de l'Art à l'ère de la reproduction par un sens aigu de l'unique, sont des gens beaucoup moins obnubilés par les ressemblances extrêmes que par l'extrémité, I'infinité des différences
... Un tel système de transmission ne peut que retenir l'attention et alimenter la méditation d'un esprit hyper-sensible à tous les problèmes de communication que doit affronter l'art au stade ultime de la reproduction. Car ce système suggère qu'il faut privilégier à ce stade s'il l'on veut continuer à relever le défi des techniques de reproduction: produire de l'unique quand même. Ce qu'il faut privilégier c'est la perte, le manque de transmission, la chute du signal, la répétition douteuse, la duplication incertaine, le défaut de détinition qui n'empêche pas la transmission du signal pour autant......Il va sans dire que si Paik arrive dans " Allan'n Allen " à une telle hauteur et à une telle finesse de réflexion, cela ne va pas sans l'élaboration d'une écriture électronique absolument nouvelle, une écriture qui n'appartient qu'à lui, au sens où on ne la voit, pour l'instant, nulle part ailleurs. Une écriture toute de finesse et de complexité, dont le secret est peut-être, en partie, de n'admettre au départ que des matériaux intrinséquement beaux, exacts, c'est à dire prenants avant même tout traitement; que le traitement ne pourra donc rendre que plus beaux, plus drôles, plus émouvants plus justes, plus étourdissants. Une écriture qui est presqu'un genre en soi. Une écriture faite de décalages, de redoublements, de simultanéités (toujours plusieurs images, plusieurs sons en même temps) de voix et de musiques multiples, mixées de changements incessants de ton, passant de toute vitesse de l'essai à la poésie, du je à l'histoire, du document au monument, du reportage à la philosophie, de l'abstrait au concret, du graffité au léché, du pointillé au gros trait, ou empilant tout cela, mêlant sans peur et sans reproche, les images les plus dégueulasses et les effets le plus sophistiqués, les effets les plus dégueulasses et les images les plus distinguées, les moins brouillonne, les analogies Ies plus recherchées et le digital le moins attendu. Et tout ça avec un sens du rythme qui ne se relâche jamais, qui retombe toujours sur ses pieds. Bref, une maitrise, une aisance, un bonheur d'expression qui ne porte qu'un nom: le style. C'est par ce style, musicien jusqu'au bout du dernier électron, que Paik peut être sur d'avoir gagné son pari d'introduire de l'unique dans l'art vidéo. Dans l'Art à l'époque de la vidéo.
Histoire de l'art - Arts/Sciences/Techniques/Technologies - ENSAD 1996/97
Historique - Nam J.Paik -
Analogie/Digital - Mémoire
Vidéo - Vidéo/Ordinateur