Le Futurisme

d'après - Art en Mouvement - Fondation Maeght

" Rien n'est, tout devient "



Héraclite d'Ephèse l'obscur, fut un des saints patrons de la pensée futuriste, telle qu'elle se manifesta en 1909 sous la plume du poète Marinetti, dans les colonnes du Figaro. L'année suivante, I'adhésion au mouvement des peintres Carrà, Russolo, Balla, Severini et du sculpteur Boccioni allait lui donner une impulsion nouvelle, et faut-il le préciser, une audience inespérée, même si le terrain était fertile comme l'a signalé José Pierre," le futurisme est l'expression extrême de l'ambition nationale italienne [...], le désir pour cette nation jeune, de formation récente, de s'im poser à la face du monde, non par son passé archéologique mais par son dynamisme économique et militaire (1) "




Cependant, le futurisme présente une caractéristique surprenante au sein des groupes artistiques, fréquemment baptisés lors d'une exposition par un critique que l'histoire se charge ensuite de couvrir de ridicule: son élan est tel qu'au moment où ses protagonistes célèbrent sa naissance par l'exposé de ses principes, ils n'ont encore rien produit de très mouvementé. C'est à travers le divisionnisme, alors à la pointe de la modernité, que les futuristes se sont formés à la peinture. Balla, après un séjour parisien en 1901, qui l'a converti à ce que Signac appelait le chromo-luminarisme, c'est à dire la technique pointilliste, et l'utilisation des contrastes simultanés, initie ses amis Boccioni et Severini. Lui même pratique un divisionisme à la française, dont la touche prendra une ampleur dynamique pré-futuriste avec La lampe à arc, de 1909. Le coup de brosse expressif, le pinceau agité à la manière des expressionnistes sera aussi une des caractéristiques de Carrà, avant de devenir l'un des principaux procédés du futurisme, la seule règle étant d'éviter les cernes et les aplats, trop calmes. Apparemment, rien, dans les premiers mois de gestation du mouvement, ne le différencie de l'expressionnisme, allemand en particulier, si ce n'est la thématique. L'analyse subtile qu'en a fait Fanette Roche démontre qu'il faut attendre l'année 1913 pour voir les futu ristes se détacher des sujets qui, en principe, ont leurs suf frages: la foule, le machinisme, I'agitation politique... Ils chercheront alors les équivalents plastiques du mouvement de la lumière et des corps. Apollinaire leur reprochera longtemps ce retour à un sujet que l'impressionnisme avait, croyait-on, rendu caduc. Mais la modernité a changé de visage: à la machine utilitaire du XIXe siècle se substitue la machine ludique. Une génération, d'Alfred Jarry à Marinetti, découvre des objets nouveaux: la motocyclette, la voiture, I'avion. Les futuristes assimilent la vitesse au bonheur, et le trouvent dans tous les éléments du monde moderne aptes à transporter les foules: un train, une émeute, une guerre transportent les foules, et l'un n'est préférable aux autres que parce qu'il va plus vite.

Enfin, Marinetti, qui à Paris fréquentait Catulle Mendès et Moréas, Remy de Gourmont et Gustave Kahn, ne déteste pas le symbole: " La Victoire de Samothrace a été longtemps, pour la culture occidentale, I'image même du mouvement; désormais, pour Marinetti, I'automobile fait mieux: menée par l'homme, elle efface le vol tracé dans l'imaginaire par la statue grecque et y substitue l'acte: elle est, toute entière, art en mouvement (2)"

Répétition des contours ou brisures et contrastes de formes, lignes-forces, qui permettent de dégager les directions essentielles des objets emportés par leur mouvement, dont on représente le passage précipité dans l'espace, la superposition et le chevauchement, le futurisme évoque irrésistiblement la chronophotographie.

Or, tout se passe comme si les futuristes, qui connaissent Marey et Muybridge, se refusaient à l'avouer. Dès 1911, les frères Bragaglia travaillent au photo-dynamisme, qui considère la démarche de Marey pour ce qu'elle est, trop scientifique, trop analytique, et veulent saisir la fluidité d'un geste. Balla, familier de la photographie, s'intéresse plus aux flous, bougés: " si les chronophotographies de Marey ont permis de décomposer et de comprendre l'enchaînement des diverses séquences du mouvement, la photo ratée en restitue de facon beaucoup plus convaincante l'impression fugitive, et Balla le sait bien (3)".

Même le cinéma ne trouve pas grâce à leurs yeux, plus at tirés par la poésie du praxinascope que par son apparente réalité. Le fils des Lumière n'a que vingt ans qu'ils s'emploient déjà à pervertir: Anton Giulio Bragaglia réalise en 1916 " Enchantement perfide ", qui provoquera un scandale, et le tandem Bruno Corrà - Arnoldo Ginna Carradini montreront dans un court métrage, où figurent Balla et Marinetti, Comment dort un Passéiste et comment dort un Futuriste.

Enfin, à la suite du manifeste de Boccioni, apparaissent de nouveaux matériaux dans une sculpture qui devient bricolage: Prampalini cree des constructions métalliques mobiles, et Depero ses Complexes plastiques moto-bruitistes, qui, actionnés par des soufflets, devaient émettre des sons, de la lumière, de la fumée et même projeter des liquides colorés. Severini enfin est l'auteur d'un tableau-objet, Danseuse articulée, qui requiert la participation du spectateur, en combinant " des plans mobiles en carton et en papier, auxquels on pouvait imprimer un mouvement de rotation et de translation. De là à appliquer des moteurs ou autres forces mécaniques, il n'y a plus aucun effort de pensée à faire (4)".

Ainsi, au moment où éclate la première guerre mondiale, le futurisme était fort avancé sur la voie d'un mouvement réel. Trop en avant-garde, peut-être, puisque Severini devait ajouter: " Mais nous avons tous abandonné ces moyens d'atteindre le réalisme et le mouvement dans le tableau, le rapport entre des quantités de couleur et les directions des lignes, moyens exclusivement picturaux, devant donner seuls le sens du réel que nous cherchons..(5). "

(1). José Pierre : Le Futurisme et le Dadaisme, Paris, 1967
(2) Fanette Roche-Pézard: L'Aventure futuriste, 1909-1916, Rome, E.F R., 1983.
(3). Ibid.
(4) Gina Severini: La Peinture d' avant-garde, Le Mercure de France, 1917.
(5)Ibid


Histoire de l'art - Arts/Sciences/Techniques/Technologies - ENSAD 1996/9