
Plight 1985 - Installation : feutre 43 éléments,
piano a queue - tableau noir, thermometre 310x890x1813
"Je travaille comme sculpteur, mais dans un autre matériau."
*d'après " Parcours " - Editions du centre Pompidou, Paris 1992
Sur près de quarante années, Joseph Beuys a
fait évoluer le concept de sculpture et, par voie de conséquence,
celui de l'art moderne au-delà de ses limites connues. Son oeuvre,
qui s'étend très au-delà de la sculpture et du dessin
au sens conventionnel, associe tous les stades de la perception. Le regard
optique bien-sûr, mais aussi l'usage des autres sens comme le toucher,
I'ouie, I'impression de chaleur, toutes ces sensations confuses que Beuys
estimait être au moins vingt-cinq. Elle les sollicite d'une manière
muette, par une suggestion des formes et des matériaux employés.
A partir du début des années soixante, elle s'est consciemment
constituée pour permettre au spectateur de faire appel à
des registres peu sollicités par un art de conception traditionnelle.
Cette extension de nos possibilités sensorielles - Beuys emploie
le mot "d'élargissement " - lui a sans doute valu
de son vivant une attention crispée et de nombreux procès
d'intention. S'agit-il d'un art chamanique, d'une forme primitive d'évocation
de l'invisible, d'un art cérémonial ? Ce serait considérer
superficiellement ce que fut sa "contribution à l'histoire
de l'art" qui s'appuie dès le départ sur une profonde
connaissance de l'art européen.
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Né à Krefeld en 1921, Joseph Beuys est l'enfant unique d'une
famille de négociants catholiques. Il vit son adolescence sous le
régime hitlérien et il entreprend des études de médecine
avant d'être incorporé dans l'armée de l'air sur le
front russe. Ses souvenirs d'enfance et de guerre seront parfois évoqués
dans ses oeuvres. C'est durant cette période fondamentale de sa
formation que découvrant par hasard l'oeuvre du sculpteur Wilhelm
Lehmbruck (1)",
il détermine sa vocation et l'orientation de sa carrière.
Comme sous l'effet d'une révélation, il réalise que
tout un domaine d'expression par la sculpture n'avait été
qu'à peine abordé. En 1949, il entre dans la classe du sculpteur
Ewald Mataré. Ses premières grandes oeuvres sculptées
sont d'inspiration religieuse. Tout en s'intéressant à la
chimie, à la géologie et à la biologie animale, il
entreprend une longue série de dessins et d'aquarelles (des paysages,
des figures féminines et certains animaux
(2)".
Ces dessins lui permettent progressivement d'affermir ses conceptions sur
l'art et sur l'homme. Ils sont alors le laboratoire d'une pensée
qui se veut "platique" et susceptible de rendre
visibles(3)" les énergies contenues et produites par l'homme
et la nature. Les dessins comme les gravures de cette époque sont
d'une précarité matérielle déroutante. Ce n'est
pas seulement ce qui est représenté qui importe, mais les
matériaux dont il se sert pour le représenter. Un dessin
au crayon semble faire état de la mine de carbone avec laquelle
Beuys a dessiné, ainsi que du papier qui lui sert de support. Il
n'hésite pas à utiliser des éléments naturels
comme des feuilles végétales qu'il intègre au dessin
ou des taches de graisse et de cire. Tous traduisent cette extrême
attention portée au choix des éléments qu'il
utilise et de la place qu'il leur attribue. En combinant les sujets et
les matériaux,il dégage progressivement toute une hiérarchie
de symboles. De 1946 à la fin des années cinquante, Il dessine
des paysages, des animaux, et des figures emblematiques. Qu'elle soit représentée
sous la forme d'un objet (une amphore), d'un animal (une biche) ou sous
sa forme humaine, I'image de la femme est très présente.
Ses membres sont élancés et ses hanches sont larges. Ces
dessins et ses aquarelles constituent une sorte d'hymne érotique
aux forces contradictoires du corps humain. Durant la difficile période
de l'après-guerre, il définit un registre ample et personnel
qui ne s'apparente à aucun mouvement artistique de l'époque.
Dans une solitude presque totale, Beuys invente une conception de l'art
où se mêlent le monde animal, végétal, minéral
et humain. En ne s'intéressant pas seulement à la perception
de l'homme par l'homme mais à celle que l'homme a pu conserver de
son environnement naturel, il cherche à raviver une sensibilité
perdue(4)". Après une grave crise nerveuse, il se repose à
la campagne de 1955 à 1957 chez ses amis et collectionneurs les
frères van der Grinten. Il y peint de nombreuses aquarelles qui
anticipent ses prochaines sculptures. A la suite de sa nomination en 1961
à l'Académie des Beaux-arts de Dusseldorf, il participe au
mouvement Fluxus et entreprend de nombreuses actions dont
Le silence de Marcel Duchamp est surestimé par laquelle
il affirme que "chaque homme est un artiste" et
se permet de juger insuffisante l'exploitation que Duchamp a faite du ready-made.
Par ses" actions ", il entend d'abord expliciter un propos
induit dans ses sculptures. Il utilise des matériaux élémentaires
dont principalement la graisse(5)", le feutre et le cuivre et dégage
un concept qui deviendra essentiel, celui de la "sculpture sociale".
C'est une forme de la sculpture telle qu'elle peut surgir spontanément
entre une personne et un objet, ou entre deux ou plusieurs personnes. Par
simple volonté de communiquer pour surmonter la distance et briser
le silence, la pensée, idée des gestes et de la parole, modèle
une forme susceptible d'augmenter la conscience que l'homme possède
de ce qui l'entoure. Toute l'oeuvre de Beuys est un projet de réconciliation
de l'individu avec son environnement par le biais de sa créativité,
une qualité fondamentale que la société industrielle
lui aurait fait perdre. Il appuie ses affirmations sur une longue observation
de la nature et des résultats obtenus dans ses recherches artistiques.
Le caractère souvent massif et l'étonnante présence
physique de ses sculptures sont d'abord une invitation faite au public
de renouer avec son propre corps(6).
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Ses oeuvres du début des années soixante traitent de l'impasse
dans laquelle se trouve l'individu moderne. Sa chaise de 1964 est recouverte
de graisse. Tout à la fois dramatique et banale, elle est à
l'image d'un homme réduit à n'être plus qu'un amas
de matière informe, susceptible de se modifier sous le seul effet
de la chaleur et sans même qu'il soit nécessaire de la toucher.
Bien qu'aucune interprétation ne soit en mesure de donner tout le
sens que contiennent les oeuvres de Beuys, il apparait que chacune d'elles
se présente à la fois comme l'énoncé d'un problème
et comme l'indication de sa solution. En 1966, suite à une performance
réalisée à l'Académie de Dusseldorf, il réalise
Infiltration homogène pour piano à queue, la
première oeuvre de Beuys acquise par un musée français.
Le piano recouvert d'une épaisse " peau " de feutre
a perdu sa fonction musicale. La matière brute du feutre (fait du
poil des animaux d'abattage) interdit toute utilisation du clavier et isole
l'instrument de toutes ses possibilités sonores. Après avoir
été un objet de concert évoquant la légèreté
et la virtuosité, son enveloppe de feutre le transforme en une masse
grossière, primitive et animale, à mi-chemin entre un meuble
quelconque et un pachyderme paralysé sous son enveloppe. Il est
intéressant de noter que la sonorité potentielle du piano
coincide avec la vitalité de l'animal; toutes deux sont si fortement
évoquées qu'elles en paraissent perceptibles. La croix rouge
cousue sur le côté de cette " sculpture " exprime
une situation d'urgence. L'animal que Beuys fait ainsi apparaître
dans le piano étouffé évoque le monde animal avec
lequel l'homme a rompu. La figure animale devrait permettre à l'homme
moderne de retrouver une liberté de création et l'usage harmonieux
de ses moyens d'expression.
La diversité des interprétations complémentaires,
rendues possible par les oeuvres, lui ont permis de vérifier cette
affirmation selon laquelle chaque homme est un artiste, capable de créer
sans qu'il soit nécessaire d'intervenir par un mode d'ex pression
traditionnel, la mise en ACTION de ses pensées par la parole étant
déjà une forme pleine de création. A partir des années
soixante, ces constatations ont contribué à modifier l'attitude
des artistes et du public face aux _uvres d'art. Comme l'ont fait Duchamp
puis les Nouveaux-réalistes, I'aspect rudimentaire des matériaux
qu'utilise Beuys a permis de redonner une certaine noblesse aux objets
méprisés, moins par un utopique souci de justice sociale
ou politique que par celui d'élargir le champ de perception artistique.
C'est ainsi que, faisant usage de ses qualités d'accumulateur et
d'isolateur de chaleur, il fait du feutre un élément pré
cieux, conservant l'énergie captée ou produite dans ses actions.
Entre de nom breuses " actions ", il s'en sert dans Le bâton
d'Eurasie pour permettre à ses longues cannes de cuivre
de conserver l'énergie saisie au cours de ses manipulations. Dans
le Fonds VII, les piles de feutre deviennent des productrices
potentielles d'énergie et de chaleur, à l'image des piles
éléctrogènes des premiers moments de l'histoire de
l'électricité. Cette énergie est communiquée
métaphoriquement à des plaques de cuivre qui coiffent chacune
des piles, reliées entre elles par un ruban conducteur dont l'extrémité
est fixée à plusieurs grandes électrodes. L'ensemble
est une sculp ture massive disposée en un vague demi-cercle, évoluant
potentiellement à hauteur et autour du regard. Bien qu'elle puisse
paraître aléatoire et soit susceptible de légères
modifications, la disposition de tous les éléments
est aussi importante que dans ses dessins. En connaissant parfaitement
la réaction de ses matériaux, leur compatibilité mutuelle,
Beuys prévoit leur usure et leur vieillissement. C'est ainsi qu'à
la fin de 1985, au moment de la nouvelle installation des Collections du
Mnam, I'enveloppe de feutre recouvrant Infiltration homogène...
avait été détruite par l'obstination de certains visiteurs
à vouloir jouer sur le clavier du piano, malgré l'épaisse
enveloppe de feutre. A la demande du Musée, Beuys remplaca le feutre
initial. Il décida de le réutiliser en l'accrochant à
une cimaise voisine à la manière d'une dépouille.
Désormais intitulée La peau, cette ouvre inattendue vint
donner une postérité imprévue à Infiltration
homogène... et enrichir la diversité des ses interprétations.
Si cette masse de feutre suspendue se présente au premier abord
comme une dépouille animale, sa verticalité lui donne une
qualité plus humaine et donc plus familière. La peau étant
chez l'homme l'organe du toucher, cette sculpture est peut-être l'une
des pièces de Beuys où le sens du toucher est le plus valorisé
et sollicité (d'une manière toujours potentielle, par le
seul mouvement de l'imagination du spectateur).
A partir du milieu des années soixante, les oeuvres de Beuys sont
des installations complexes provenant de ses actions. Elles sont de plus
en plus souvent faites pour susciter des discussions avec le public. Les
oeuvres contiennent alors des éléments pouvant orienter ou
enrichir un dialogue qui y serait ainsi potentiellement contenu (Iphigénie,
Titus Andronicus, 1969).
Sur une plainte de ses collèques, Beuys est expulsé de l'Académie
de Dusseldorf en 1972. Pendant près de dix ans, son oeuvre sera
faite d'interventions et d'échanges avec le public et les élèves
de l'Université libre, qu'il fonde pour pouvoir développer
son concept de " sculpture sociale ".
Tirant la lecon de ses environnements qui résultent pour la plupart
d'une interaction avec le public, les dernières ooeuvres qu'il réalise
sont issues d'une réflexion personnelle où abondent les références
à ses _uvres anciennes et à ses souvenirs personnels.
Au début des années quatre-vingt, il entreprend une série
d'environnements qu'il élabore en dehors de ses actions. Parmi ces
dernières " sculptures ", la plus imposante est
Plight, réalisée quelques mois avant sa mort survenue
en janvier 1986. Installée à l'origine dans une galerie londonienne,
son installation actuelle dans les collections du Mnam correspond point
par point à celle que Beuys avait réalisée à
Londres. Le titre de l'oeuvre se traduit particulièrement mal. Le
dictionnaire donne deux sens parallèles: celui d'un état
un peu pénible d'une part, d'un engagement, d'une promesse (de fiancailles)
de l'autre. Sa sonorité évoque une supplication, une plainte
et quelque chose de brillant ou de lumineux.
En reprenant presque les mêmes matériaux, cette oeuvre fait
directement référence à Infiltration homogène...
dont elle donne une " vision " rapprochée.
Certains commentateurs ont observé que le visiteur pouvait croire,
en entrant dans l'espace de cette installation, qu'il circulait entre
le piano d'lnfiltration homogène... et son enveloppe de feutre.
Cette observation ne pouvant encore que s'ajouter au nombre des premières
impressions du public, évoluant dans les deux pièces tapissées
d'une double ligne de cylindres de feutre roulé, il est important
de préciser que le visiteur qui entre dans une pièce y entre
physiquement, d'une manière autrement plus résolue qu'il
ne peut le faire par les mouvements de son imagination. La chaleur que
produit son corps, I'air qu'il déplace en se mouvant ou en parlant,
les sons qu'il peut émettre sont absorbés par le feutre au
centre duquel se tient un élégant piano à queue,
indifférent mais sensible, fermé et silencieux. Le thermomètre
médical, posé sur le tableau noir, vide lui-même et
fermant le piano, est le seul objet capable de réagir aux transformations
de ce lieu. Tout en étant l'une de ses pièces les plus sobres,
elle est également l'une des seules où la présence
du public est aussi sensible. Elle parait être la vérification
des présupposés de Beuys, puisqu'en pénétrant
dans cet espace clos un nouvel organe de perception paraît se former.
Un organe rassemblant l'ouie (le piano qui suggère une sonorité
étouffée, le bruit sec des pas sur le parquet des deux pièces),
I'odorat (le feutre a une odeur), la vue (I'espace est plus que calfeutré,
le plafond est bas), le toucher (le feutre rugueux, le piano lisse et brillant)
et le goût (sensibilisé par le pouvoir de dessication du feutre).
Plight est aussi la synthèse de près de 40 ans de
création.
(1)
Lehmbruck a repris, à un stade déterminé, la tradition
de l'expérience de la spatialité du corps humain et l'a portée
à un sommet qui surpasse encore Rodin (...) ses sculptures ne peuvent
pas être comprises visuellement-au sens strict du terme. On ne peut
les comprendre qu'avec une intuition, de tous autres organes de sens ouvrant
alors leur porte intuitive. C'est essentiellement l'acte de l'écoute,
de la contemplation, de la volonté: cela veut dire que l'on trouve
dans sa sculpture des catégories que l'art n'avait jamais trouvées
ailleurs auparavant. - Joseph Beuys extrait de Par la
présente je n'appartiens plus à l'art. p 12 - Paris
1988
(2) Car il faut
dire avant tout que les animaux sont les représentants d'une force
vitale qui a été totalement écrasée par le
principe technologique: ce sont eux les victimes de notre soi-disante civilisation.Rien
que pour cette raison ils ont leur place dans mes dessins comme porteurs
de la vie dans toute sa richesse. Ou alors: comme un organe de l'homme,
comme un organe directerment relié à l'homme. - Joseph
Beuys Entretien avec Irmeline Lebeer - Cahiers du Mnam n° 4
p 188 - Paris 1980
(3) Ces formes invisibles, ne restent invisibles que tant que je n'ai
pas d'yeux, point d'organes pour pouvoir percevoir ce qui est apte a devenir
image. Pour qui sait donc se créer un organe de perception, ces
formes sont perceptibles - Joseph Beuys Par la présente...
p 147
(4) (...) Je parlais de cette chaleur dégagée tout
au long du processus; je n'entends pas par là la chaleur physique
mais ce que vous appelez Eros. Par thermoplastique, je ne veux pas décrire
comment on chauffe un four; je pars plutôt d'une notion métaphorique
de chaleur, qui, comme je le disais pourrait rejoindre celle d'Eros - Joseph
Beuys Par la présente... p 71
(5) Mon intention initiale, en utilisant de la graisse, était
de stimuler la< discussion. La souplesse du matériau m'a
surtout attiré pour ses réactions aux changements de température.
Cette souplesse est psychologiquement efficace: instinctivement, les gens
l'associent aux processus internes, aux sentiments. Je voulais une discussion
sur les potentialités de la sculpture et de la culture, leur signification,
sur la nature du langage et de la créativité humaines. Aussi
ai-je adopté dans ma sculpture une position extrême, choisissant
un matériau essentiel à la vie et sans lien avec l'art. Je
n'ai pas exposé l'oeuvre à l'époque, mais ceux qui
l'ont vue alors, étudiants, artistes, ont eu des réactions
vraiment étranges, qui confirmaient mes prévisions.
lls se mettaient à rire, se fâchaient ou tentaient de détruire
tout cela - Joseph Beuys cité par D.Davvetas in Artstudio
p 13
(6) C'est clair, lorsque certaines idées ou certaines énergies
de l'homme, qui tendent à une réalisation, se heurtent à
de gros obstacles et sont par conséquent freinées - comme
c'est aujourd'hui le cas pour tous ces hommes qui voudraient aller plus
loin mais que les circonstances quotidiennes de la vie et les systèmes
politiques bloquent - il se produit tout simplement un effet de rayonnement.
C'est cette volonte entravée qui rayonne. Voici aussi le sens de
certaines sculptures très ramassées, denses comme les tas
de feutre que j'appelle agrégats ou machines productrices
d'énergie - non parce qu'elles produisent du courant
électrique, mais parce qu'elles sont censées avoir ce "rayonnement
intérieur ". Au sens métaphorique, bien sûr. Elles
fournissent une indication sur une force qui devrait être mise en
oeuvre dans chaque homme - Joseph Beuys Lebeer p 184
(7) Les révolutionnaires et les révolutions n'ont pas
réussi à produire autre chose que des effusions de sang.
Ainsi, c'est comme s'il n y avait jamais eu de révolutionnaire en
ce monde. Ainsi, jamais encore au monde n'a eu lieu cet acte de transformation
qui liera la vie à la vie et cette vie-ci à une autre. Car
c'est la seule chose que l'on puisse définir par transformation
de ce qu'a reçu l'homme: la vie! Nous n'avons pas besoin d'entrer
dans la vie: nous vivons déjà dans un être vivant,
pris en nous même en tant " qu'être vivant ". Nous
savons que nous avons cela en partage avec les animaux - Joseph Beuys
Par la présente.... pp 46-47
(8) Ca fait longtemps que j'ai quitté le soi-disant art moderne
(9) Les forces qui sont à l'oeuvre dans la sculpture sont celles
qui sont à l'oeuvre dans l'homme. Toujours en prenant comme critère
les énergies présentes dans les matériaux et dans
leur forme, je constate que les énergies indéterminées
sont celles qui existent dans la volonté de l'homme, que les énergies
motrices sont celles de son affectivité (au centre) et que le principe
de la forme se retrouve en haut, dans la tête (là où
les gens localisent le siège de la pensée) .Vous avez donc
là un élargissement de la notion d'art dans un sens anthropologique
qui fait éclater les limites du concept d'art moderne .Dans la mesure
où ses principes fondamentaux s'étendent à l'homme
dans sa totalité.
(10) Je ne savais rien de lui jusqu'au jour où fut organisée
dans la classe une grande discussion publique qu'il nommait " Ring-gespräch
" car nous étions tous assis en rond. Au centre de la pièce
se trouvaient un os et un pistolet, et nous étions invités
à réagir. Après plusieurs interventions, Joseph Beuys
demanda la parole, et dit: "Il faut d'abord tenir compte du fait qu'il
s'agit ici de l'os d'un grizzli ". Cela m'impressionna d'abord de
voir qu'il était le premier à parler de l'os, et qu'il en
connaissait la provenance.Il ajouta :" ces deux objets sont intéressants
dans leur différence: I'un est une partie organique, I'autre une
partie mécanique, et il serait intéressant de contrôler
la genèse de ces deux objets. Mais par ailleurs, quelque chose aussi
les rapproche: ils ont tous les deux quelque chose à voir avec la
mort. L'os parce qu'il n'est plus dans le corps de l'ours, et le pistolet,
non seulement parce qu'on peut tuer grâce à lui, mais, parce
que son principe mécanique même est un principe de mort".
La précision de sa description m'en imposa; en outre, en deux ou
trois phrases, une véritable perspective s'ouvrait à nous.
Mais la discussion n'était pas finie. Elle se poursuivit jusqu'au
moment où une jeune fille, accoutrée comme une sorcière,
se leva pour écrire au tableau des signes cabalistiques la lune,
le soleil, et sous chacun des deux mots, plusieurs notions: femme, eau
.../ homme, feu, etc. Je trouvais cela stupide, artitraire, et mêlé
de superstition .L'ensemble du groupe lui aussi ne prenait pas au sérieux
cette intervention .C'est alors que Beuys déclara qu'il ne comprenait
pas notre réaction, car ce qui venait d'être écrit
était la première chose raisonnable produite aujourd'hui.
Ce fut pour moi comme un coup au visage - je ne comprenais plus rien .La
contradiction était remarquable entre d'un coté l'expression
d'une pensée claire, scientifique, et de l'autre, l'assurance donnée
que ce rébus de notions était d'une grande précision.
(...) - Joseph Beuys Artstudio n°4 pp 119-120
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1921 né le 12 mai à Krefeld
1941/45 service militaire dans la Luftwaffe
1946 prisonnier de guerre, retour à Clèves
1947/51 études à la Kunstakademie de Dusseldorf
1949/51 élève du sculpteur Ewald Mataré
1953 première exposition personelle
1959 se marie avec Eva Wurmbach
1961/72 chargé d'enseignement à la Kunstakademie de Dusseldorf
(chaire de sculpture monumentale)
1962 premiers contacts avec le mouvement Fluxus
1972 participe à la Documenta 5 avec le bureau pour la " Démocratie
directe par référundum "
1973 création de l'Université libre internationale pour la
créativité et la recherche
1978 professeur à l'Académie des arts appliqués à
Vienne, membre de l'Académie des Beaux Arts de Berlin
1979 candidat des " Verts " au Parlement Européen
1986 recoit le prix Wilhelm Lehmbruck de la ville de Duisburg
meurt le 23 janvier à Dusseldorf
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1985 Joseph Beuys, " Is it about a bicycle ? "
Franz Bernard Lamarche-Vadel
Editions Marval, Galerie Beaubourg, Paris
Sarenco-Strazzer, Vérone
1987 Art studio n°4
Paris, printemps
1987 Joseph Beuys, dessins
Editions Benteli
1987 Joseph Beuys, peintures à l'eau, aquarelles
Centre national d'art contemporain de Grenoble
1988 Joseph Beuys, coyotte
Editions F.Hazan, Paris, 97 planches
1988 Par la présente, je n'appartiens plus à
l'Art
Editions de l'Arche, Paris
1988 Bâtissons une cathédrale
au Kunstmuseum de Bâle en juin et octobre
1985
Editions de l'Arche, Paris
1988 Joseph Beuys, conversation avec Eddy Devolder
Editions Tandem, Gerpinnes, Belgique
1989 Joseph Beuys, les premières aquarelles
Editions Schirmer-Mosel
1989 Beuys, das Kapital Raum
Editions Adam Biro, Paris